Groupe universitaire de recherches en Histoire et Culture au Bénin
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L’impact de l’esclavage sur la psychologie des populations (colloque)

L’ESCLAVAGE : Quel impact sur la psychologie des populations ?

C’est bien le thème autour duquel ce colloque scientifique international s’est tenu les 26, 27 et 28 octobre 2016. Celui-ci a suscité un très grand intérêt de la part de divers spécialistes et aussi de très nombreuses personnes qui auraient voulu y assister.

Ce sont les îles de la Martinique et de la Guadeloupe qui ont servi conjointement de cadre aux manifestations. De l’hôtel la batelière, Fort-de-France (Martinique) au Mémorial ACTe, Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), des experts à savoirs : chercheurs, historiens, psychiatres, généticiens, anthropologues, étudiants, sociologues, auteurs et politologues, venus des quatre coins du monde ont saisi l’occasion pour inventorier et examiner la mémoire de la traite dans le but de mieux diagnostiquer l’impact de l’esclavage sur la psychologie des populations descendantes de millions d’Africains déportés.

Organisé par l’association First Caraïbes, ce colloque a soulevé un énorme intérêt. Et l’association “symbole de l’amitié“ que je représente a été particulièrement touchée par l’invitation lancée par l’éminent professeur psychiatre Aimé CHARLES-NICOLAS et l’historienne Myriam COTTIAS, spécialiste de l’histoire de l’esclavage. Au nom de tous les membres de l’association, je les remercie très sincèrement pour le soutien et l’attention qu’ils accordent à l’Afrique dans le cadre de leurs fonctions respectives en rapport avec l’esclavage transatlantique.

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L’arrachement

Voici les grandes lignes de l’intervention que j’ai eu à présenter sur le sujet de l’arrachement dû à la déportation en esclavage. En effet, ce sujet est directement en lien avec le travail du groupe universitaire de recherche en Histoire et Culture du Bénin que j’ai l’honneur de représenter.

Pour traiter le sujet, il était en effet tout indiqué d’utiliser les données que nous avions déjà collectées sur plusieurs milliers d’individus dahoméens mis en esclavage au 18ème et 19ème siècles, et dont vous retrouverez une partie ici (base de données). Par précaution, précisons que notre travail ne peut que dépeindre un groupe d’individus avant son arrachement, mais que nous ignorons comment ces personnes ont pu réagir une fois déportées outre Atlantique. De même, nous ignorons ce qu’elles ont pu garder de leur société d’origine. Autrement dit, nous avons des outils pour saisir qui ils étaient avant, mais non qui ils sont devenus.

Ainsi, essayons de mieux connaître l’attachement familial, religieux et professionnel, mieux connaître la philosophie de vie, les relations avec la nature, la force des pactes cultuels, mieux comprendre l’impact psychologique concernant :

  • l’arrachement définitif et du basculement dans un monde inconnu
  • le statut de non-humain, de bête, ou d’infériorité raciale pour des Africains issus de :
  • l’aire Adja-Fon comprenant l’actuel Togo, l’actuel Bénin et l’ouest du Nigéria actuel
  • la tradition Vodoun.

D’emblée, des questions se posent : qui étaient ces esclaves ? Quels étaient leurs concepts de vie avant l’arrachement ? Qu’ont-ils pu ressentir ? Quelles étaient leurs émotions et leurs espoirs de survie après la capture et la déportation vers un monde inconnu ?

Religion et croyances dahoméennes

Il faut dire toute suite que la grande majorité des déportés dahoméens étaient des animistes c’est-à-dire qu’ils ont foi qu’il y a une âme vivante dans tout ce qui les entoure. En un mot, il s’agit de confronter l’ontologie africaine à l’épreuve de l’arrachement et de l’esclavagisme. Les conséquences psychologiques dépendront sûrement de la capacité individuelle des esclaves à conserver suffisamment de ressources mentales et physiques pour résister à l’annihilation, la destruction de leurs repères culturels et identitaires provoquée par le choc de l’arrachement et de la déportation, puis à l’érosion éventuelle des souvenirs au fil des années qui suivront. La capacité de l’esclave à s’adapter à sa nouvelle société régie par des règles injustes et racistes, mais néanmoins rodée depuis de nombreuses années, lui permettront d’observer les classes sociales hiérarchisées et d’évaluer les possibilités d’améliorer son sort.

En effet, ils (les déportés dahoméens de cette époque de l’histoire) savent se plaindre à la nature, c’est-à-dire tout ce qui les entoure et cela à travers des incantations qui sont d’ailleurs des paroles mystiques le plus souvent prononcées dans le langage de l’objet, c’est-à-dire par la faculté propre à l’objet d’exprimer ou de communiquer sa pensée par un système de signes gestuels et vocaux : un Iroko par exemple qu’ils sont prêts à distinguer tel un objet sacré et à vénérer tout comme un dieu pourvu que ce dernier exauce promptement et ponctuellement leurs vœux. Ainsi, la plupart savent nouer individuellement des pactes avec la nature et se préserver rigoureusement des désastres qui en découlent en cas de désobéissance. Pour un enfant dahoméen du XVIIIème et XIXème siècles le respect du sacré était une éducation de base !

La société dahoméenne était constituée de telle sorte que chaque collectivité, famille et clan dispose d’un « couvent » dirigé par les patriarches en complicité étroite avec les reines-mères qui veillaient en permanence au bien être des descendants depuis leur naissance jusqu’à l’âge de cinq à dix ans, âge auquel ils adhéraient au couvent pour être initiés aux pratiques du culte Vodoun, et de toutes les règles ancestrales, naturelles ou communautaires qui en découlent.

Il s’agit là d’un point fondamental indispensable aux diagnostics de l’impact psychologique de l’arrachement définitif des dahoméens capturés et déportés vers un monde nouveau, traumatisés, mais encore fiers et confiants dans les concepts de vie basés uniquement sur les enseignements du couvent vodoun. Qu’est-ce que le vodoun et pourquoi l’initiation à ces pratiques ?  Comment les peuples dahoméens au XVIIIè siècle le conçoivent-ils ? Quel lien y-a-t-il entre le Vodoun et l’organisation sociale ?

Le vodoun est un un culte endogène du Golfe du Bénin. C’est une conception spirituelle animiste. D’ailleurs l’expression courante : « vodoun wa ta nou min » qui veut signifie en langue Fon que « le vodoun est descendu sur la tête de quelqu’un » est éloquente. C’est un principe divin qui vit en toute chose. Pour les adeptes, ses manifestations sont très souvent observables. Par exemple le vodoun se manifeste par un rêve quand il désire qu’on lui fasse un sacrifice. Ou alors, c’est un python qui s’arrête au milieu de la route devant l’adepte, etc.

Nous pouvons déjà comprendre que la nature offre des langages, un symbolisme par lequel le vodoun parle à ses fidèles et que le «  » ou la géomancie permet de déchiffrer ; Autrement dit, il s’agit d’une conception anthropocentrique de l’univers selon laquelle celui-ci est au service de l’homme pour lui faire connaître la volonté du vodoun, en un mot de la divinité. Il s’agit là des appartenances socioculturelles et cultuelles de ces africains déportés donc porteurs de toutes ces connaissances acquises aux prix de pactes noués avec l’univers et dont la trahison engendre des conséquences dont nous verrons plus loin les manifestations. Mais avant tout, retenons à cette étape que les dahoméens déportés vers ce nouveau monde inconnu sont très religieux et déduisons déjà que leur vie est imprégnée du sens du divin. Ils se croient être sous la dépendance de la divinité quelle que soit la forme sous laquelle celle-ci se manifeste.

Dans les premiers temps de leur déportation, les esclaves porteurs de ces croyances, écopent probablement d’une double peine : tout d’abord une peine exogène, car non seulement, ils ont perdu leur liberté, leur identité et tous ce qui les rattache à leurs racines, mais de surcroît, ils doivent vivre sous la hantise des dieux ou des défunts (peine endogène) disons de l’au-delà compte tenu des pactes qui précèdent les différentes initiations citées ci-dessus. C’est dire que l’Africain jusqu’à nos jours reste encore prisonnier de son univers spirituel hérité de l’animisme d’autant que ces différentes initiations lui offrent des moyens dont il a besoin pour faire face aux difficultés de la vie.

Des appartenances fortes marquées dans les chairs et les esprits

En effet, les appartenances cultuelles et ethniques indiquent mieux l’Africain. Les cicatrices raciales qu’on distingue le plus souvent sur le visage d’un peulhs, d’un Bariba, d’un Gun par exemple, sont des signes distinctifs d’appartenance à un groupe. Ces différents signes sont d’origine ancestrale, clanique et parfois hautement symbolique sur le plan cultuel compte tenu des pactes qui relient les ancêtres fondateurs d’un clan à un animal-divinité pourquoi pas à un objet sacré. Nous avons, par exemple, le cas de l’ethnie Azöhouënou qu’on reconnaît dans la société dahoméenne de nos jours par une cicatrice arquée contre chaque joue comme sur le visage du python protecteur de ce groupe d’ethnie ; et celle des Xovi-Kpö qui veut dire « prince panthère » lesquels  portent deux griffes sur chaque joue qui représentent le regard d’une panthère.

En regardant ces cicatrices claniques imprimées contre leurs corps, les esclaves dahoméens ne peuvent que se souvenir douloureusement de leur origine, c’est à dire de la terre de leurs aïeux où ils étaient libres de tout mouvement, où il n’y avait de richesse particulière que d’homme, où contre très peu d’effort champêtre fourni on obtient un gros rendement, où ils mangeaient collectivement la viande et le poisson fumés après la chasse ou la pêche qu’ils arrosaient de vin de palme ; où ils mangeaient cru les féculents (manioc, pommes de terre, etc…) pour gagner du temps, où ils labouraient la terre en coopération.

Il s’agit là d’un scénario de la mémoire que nul ne saurait mieux décrire que l’esclave lui-même arraché violemment à l’affection de sa famille, malgré les nombreux pactes qui le relient avec le surnaturel à savoir les mânes de ses ancêtres et les objets protecteurs de son clan, qu’il est condamné à respecter toute sa vie et dont la désobéissance ou trahison est susceptible d’engendrer des traumatismes psychologiques voire même la mort pour lui-même et ses descendants sur plusieurs générations. En somme, la nature est justicière. Et pour l’Africain il faut la rassurer à travers des pactes dont seul le strict respect garantit la longévité sur cette terre. Ce qui a pour effet l’immensité renaissante des totems en Afrique primitive.

L’esclave sous la charge de la servitude peut-il accomplir convenablement des devoirs socio-cultuels c’est-à-dire l’obéissance à des règles qui régissent le rapport entre lui et la nature ? Quelles sont les attentes de la servitude ? Quelle est la situation géographique de ce monde inconnu et son rapport avec l’Afrique et l’ingéniosité des esclaves dahoméens ? De quoi serait faite la fierté de l’esclave dahoméen malgré son statut de bête ou d’objet ? Quel avenir sur la terre d’accueil, témoin des événements ? Comment les parents peuvent-ils partager avec leurs fils ou leurs filles déportés les douleurs de la servitude et par quel moyen peuvent-ils assister ce dernier malgré la distance qui les sépare ? Comment le dahoméen déporté en esclavage peut-il adopter ou fonder une nouvelle famille ? De quoi demain sera-t-il fait pour la descendance servile ? Ce sont autant de questions ouvertes dans la problématique de l’adaptation.

Savoir-faire et compétences de la société traditionnelle africaine

En déportant des dahoméens de cette époque, les marchands négriers se sont contentés uniquement et certainement de leur statut socioprofessionnel (une force de travail) à savoir des agriculteurs, des pêcheurs, des artisans, des forgerons, des éleveurs, des ménagères, des fabricants d’alcool ou de vin de palme etc. et cela sans se soucier que parmi eux  figuraient des personnes porteuses de connaissances et de croyances, des personnes réputées avoir pactisé avec des puissances mystiques ou naturelles capables d’agir sur les êtres et les choses à leur profit : des guerriers, des tradi-patriciens, des chefs de culte, des griots, des sorciers (c’est-à-dire : celui qui obtient des résultats pratiques par la connaissance endogène primitive), des reines-mères, des rois, des féticheuses, des chasseurs.

Au passage, tout ce savoir-faire socioprofessionnel ou socio-cultuel fait l’objet d’une transmission de compétences familiales précises au sein des collectivités dahoméennes. Comment sera vécue la rupture de ce lien transitionnel ou de quelle façon pourra-t-il renaître ou non sous le joug de l’esclavage ? Au cours d’une journée de travail acharné, l’esclave dahoméen sous la charge de la servitude va obéir aux ordres du maître, mais va rendre compte à la nature dès la tombée de la nuit de ce qui l’a empêché d’obéir à son pacte avec cette dernière à travers des rituels secrets tels que des plaintes adressées par exemple à une fourmilière qui n’abritent rien que des fourmis lesquelles selon la tradition dahoméenne constituent le retour à la vie de la chair des ancêtres, un organe particulier de l’écosystème.

Communication et pactes avec la Nature

En outre, il ne serait pas un simple jeu de hasard de remarquer chez des esclaves dahoméens la notion de vénération de la terre qui consiste à y verser de l’eau ou une petite goutte de liqueur pour lui rendre grâce ; ou celle consistant à marteler et baiser le sol en lui confiant des messages à transmettre aux individus par télépathie, notamment, même à leurs parents qui sont en Afrique. L’implication imprévue du surnaturel dans les objectifs de la traite négrière transatlantique pourront laisser penser aux esclaves africains que plusieurs conséquences telles que :

  • le retour au pays de certains esclaves appelés aujourd’hui des « Afro-Brésiliens »
  • la fin brutale du commerce triangulaire, l’abolition de l’esclavage
  • la chute de l’économie de certains maîtres
  • les malédictions périodiques sur la nouvelle terre au profit de la nature ; les cataclysmes ; les maladies

sont d’origine cultuelle étant donné que la majorité des familles africaines ont pactisé avec la nature pour se protéger contre des pandémies de leur époque à savoir la rougeole, la peste, les morts infantiles, la mort en couche chez des femmes et pour ne citer que celles-ci. En effet, les sociétés africaines jusqu’au XIXème siècle sont primitives donc réputées être très proches des traditions originelles.

A ces atouts importants (les pactes), s’ajoute la possibilité de se retrouver avec d’autres esclaves partageant la même langue et la même culture, sur une habitation ou plusieurs habitations voisines. Les affinités entre plusieurs esclaves d’une même divinité ou de la même société secrète africaine peuvent les rapprocher et les unir pour former une famille religieuse contre les objectifs de leurs maîtres, sans oublier leur connaissance des différentes notions des sacrifices qu’ils peuvent offrir à l’univers à la faveur de la nuit contre les responsables de leur sort. C’est le renforcement de la méfiance et du culte du secret qui sont quasiment assurés sous l’oppression esclavagiste.

Un rapport aux ancêtres et à la terre qui fait son chemin

Un autre point de la croyance est l’immortalisation en Afrique de l’âme des victimes par des rites ancestraux transgénérationnels qui ont fait parvenir jusqu’à nous leur mémoire par le biais des panégyriques claniques ou d’autres moyens de la tradition. La réussite sur la nouvelle terre pour la descendance servile sera perçue comme « très probable » et pleine d’espoir par rapport à ce qui est demandé aux esclaves sur les plantations, puisque le défrichage et la culture sont justement une des méthodes africaines pour coloniser un territoire (par le travail du sol). Lorsque l’on sait le travail acharné dont ils sont les héritiers en Afrique (transmission terrienne et héritage des ancêtres à qui ils vouent un culte) et qui est aussi la cause de leur déportation comme main d’oeuvre servile, il ressort une réelle et vitale capacité à s’enraciner sur de nouvelles terres. Ce sont peut-être les prémices de « l’enracinement » dont parle Edouard Glissant.

Les esclaves Africains (nés en Afrique) auront tendance à croire que, sur le plan spirituel, ils ont des pouvoirs surnaturels et protecteurs que des maîtres auraient offensé inconsciemment en les arrachant définitivement à leur famille et aux pactes ancestraux pour un monde inconnu. De nos jours, la culture africaine sous-tend aussi que l’impact de l’esclavage sur les descendants engendre des maux. Ces maladies seront perçues comme les conséquence du non respect des pactes qui unissent leur aïeul à une divinité clanique depuis l’Afrique avant la déportation de ce dernier. Dans ce cas, l’aspect thérapeutique conseillé par la tradition consistera à initier des rituels de réconciliation permanente entre la descendance servile et leurs origines africaines.

Je profite de ce moment de parole qui m’est accordé pour vous dire que nous sommes prêts à vous accueillir au Bénin pour vous faire découvrir au plus près la culture de vos ancêtres Africains. Sur place, vous trouverez beaucoup de réponses à vos questions. Vous pourrez visiter des lieux importants de l’histoire et de la culture dahoméenne, discuter avec des hommes et des femmes qui détiennent l’histoire de leur collectivité. Le Bénin vous offrira une palette remarquable de possibilités d’élargir vos connaissances dès que vous poserez un pied sur son sol. C’est une expérience à vivre, tout comme j’ai vécu une  expérience bouleversante en découvrant les îles de la Martinique et de la Guadeloupe. Je suis touché d’avoir pu visiter les endroits où les esclaves ont vécu.

La simple évocation des faits de l’esclavage provoque un trouble. Elle le provoque chez les descendants d’esclave, et elle le provoque également en Afrique où des milliers de familles ont perdu des membres. Comme le soulignait le professeur CHARLES-NICOLAS, il est possible d’en parler de façon apaisée, ce qui nous permet d’aller plus loin dans la compréhension et la recherche sur l’histoire de l’esclavage et son impact psychologique. Et je reprends aussi volontiers quelques mots de l’historien Gilbert PAGO : « vous n’êtes pas des descendants d’esclaves, vous êtes des descendants de gens que l’on a mis en esclavage », pour ajouter que ces Africains déportés méritent que l’on délaisse un peu l’étiquette d’esclaves pour s’intéresser à eux en tant qu’humains, hommes, femmes et enfants à part entière, dont l’image et la culture doivent être revalorisées.

Toutes les vidéos du colloque sont ici.

colloque-en-martinique-6 impact de l'esclavage sur la psychologie des populations

colloque-en-martinique-4 impact de l'esclavage sur la psychologie des populations

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